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Ce peuple, malinké, bambara ou dogon, dispersé de l'océan Atlantique jusqu'à la
lisière du Sahara, descend-il d'ancêtres "venus du ciel sur des pirogues d'or
" ? La case sacrée recèle-t-elle un fragment de la pierre sainte de la Kaaba (d'où
le nom de Kangaba), haut lieu de l'islam, rapportée de La Mecque ). De quels pouvoirs
supra-humains sont dotés ces chasseurs de Kangaba, célèbres entre tous, qui tuent leur
gibier par le regard et les incantations ? Si le mysticisme et la mythologie de l'Afrique
de l'Ouest ont une patrie, c'est ici qu'elle se trouve, à Kangaba, au pied des monts
Manding, berceau du grand empire du Mandé ou Mali, premier Etat africain dont l'Europe
et entendu parler. Sans doute est-ce pourquoi Kangaba est devenu synonyme de retour
aux sources pour les Malinké de Sierra Leone ou de Guinée, les Bambara du Mali ou les
Dioula de Côte-d'Ivoire. Raison pour laquelle des historiens du monde entier font
régulièrement le pèlerinage de Kangaba, mais ils se heurtent toujours à la loi du
secret. Non que l'histoire du Mandé ne soit pas connue. Mais ses dépositaires ne la
livrent qu'aux initiés, lesquels sont à leur tour bâillonnés tant par la menace de
maléfices que par la gravité de ce qu'ils savent.
Aux yeux du voyageur, Kangaba ne présente aucun attrait touristique. Mais la curiosité
autant que la facilité d'accès devraient y conduire quiconque tient à approcher l'âme
malienne. Au sud-ouest de Bamako, une piste longe la rive occidentale du Niger sur 96 km.
Une autre voie traverse la réserve naturelle des monts Manding ; plus pittoresque, elle ;
parcourt un paysage ruiniforme taillé par l'érosion dans le grès.
Mais, déjà, chaque statue rocheuse recèle un mystère. Telle roche noire est un lieu de
sacrifice pour les Mandenka que l'islam n'a jamais détournés de l'animisme. Sur telle
pyramide naturelle, un chef de guerre vaincu se serait donné la mort plutôt que de se
laisser prendre et vendre comme esclave.
Aux portes de Kangaba, l'histoire se fait plus précise mais comme pour s'y opposer, la
mythologie l'enveloppe. A l'entrée nord du village se voit une clairière au milieu des
hautes herbes et des manguiers, surface lateritique bowalisée où, depuis huit siècles,
plus rien, buisson ou herbe, n'a poussé. C'est sur cette place qu'en l'an 1235 de l'ère
chrétienne tous les rois et chefs guerriers mandenka, ceux des pays sénoufo et bobo, et
ceux du Wahadou, scellèrent un pacte, par lequel ils fédéraient leurs royaumes pour
former l'empire du Mandé (ou Mali), placé sous l'autorité du grand Soundjata, élu par
tous Mansa, c'est-à-dire empereur. Cette place, où les peuples se rassemblèrent et où
Soundjata, leur partagea le monde, fut baptisée Kouroukan-Fouga (ou Kurukan-Fuga, ou
encore Kouroukan-Foua) et servit aussi de cadre au serment d'amitié qui devait unir en
1882 l'Almamy Samory Touré, dernier empereur ' ouest-africain et ultime opposant à la
colonisation française, à Minamba Mambi Keita, chef des familles Keita de Kangaba.
Aujourd'hui encore, les années ni les intempéries n'ont dérangé l'ordonnance de cette
rencontre. Les deux pierres où prirent place les deux chefs sont demeurées là où elles
étaient : A l'Ouest celle de Samory, à l'Est celle de Mambi. Mais Kouroukan-Fouga ne
témoigne pas seulement d'un moment de grandeur et d'amitié ; sur cette même place, en
cette même année 1882, trois cents villageois et guerriers du village de Kenieroba (le
rival de Kangaba, à 20 km plus au Nord) ont été exécutés pour avoir pactisé avec les
troupes coloniales françaises. Le souvenir en est resté ; les eaux du Niger avaient
rougi, dit-on, tant le sang avait coulé. Mais nul ne se hasarde à dire si le massacre
fut ordonné par Samory, que l'historiographie coloniale présente complaisamment comme un
tyran sanguinaire, ou bien si ce fut une initiative de Mambi Keita. Là encore, la loi du
silence musèle l'histoire. Sans doute parce que la sagesse malienne impose de ne pas
réveiller les rancurs.
Mais le secret le plus troublant se cache en plein cur de Kangaba, au centre
des murs circulaires de la "case sacrée " sanctuaire (Kamablon) du monde
mandenka. Bâtie voici huit siècles.
C'est-à-dire au temps de Soundjata, cette case ne recèle pas seulement un mystère :
elle inspire un respect doublé de terreur. A telle enseigne que nul ne se risque à
approcher de trop près ses murs coiffés de chaume. Au-dessus de la porte de bois, on
peut voir une figure ovoïdale, creusée dans l'argile et la chaux, qu'encadrent deux
cercles peints, et sur tout le pourtour, des signes mystérieux dont les moins
incompréhensibles représentent deux chevaux, l'un bleu, l'autre rouge. Tous les sept ans
s'y célèbre une cérémonie rituelle : le nettoyage et la réparation du toit de la case
sacrée. Au jour dit, les griots venus de Keyla (à 6 km plus au sud) se rassemblent à
Kangaba. Seuls dépositaire des secrets de l'épopée mandenka, seuls maîtres de la
parole, c'est à eux qu'il revient de célébrer le rite Le plus savant d'entre eux -- ils
appartiennent à la famille des Diabaté -- récite les incantations et évoque le passé
dans le langage allégorique propre aux griots. Les deux plus purs, "une griotte et
un griot qui n'aient jamais connu que la couche de leurs conjoints respectifs "
s'approchent de la case sacrée et, par la seule force de formules magiques, font se
soulever la toiture qui vient ensuite se poser sur le sol. Alors commencent les
opérations de nettoyage et de réfection.
Le public regarde de loin se joignant parfois aux incantations, mais sans jamais
pénétrer sur l'aire interdite. Puis, soulevé par la magie du verbe, le toit de chaume
quitte le sol et s'emboîte au-dessus des murs scellant à nouveau pour sept ans le secret
des Mandenka. Quel est ce secret ? Seuls les griots de Keyla le savent, mais tous ne le
savent pas, C'est à peine si quelques initiés osent dire que la case sacrée de Kangaba
renferme les fétiches millénaires des ancêtres du Mandé. D'autres laissent entendre
qu'y seraient peut-être enfermés des manuscrits coraniques rapportés de La Mecque par
les pèlerins de l'empire. D'autres encore aggravent davantage le mystère : les objets et
manuscrits cachés dans le sanctuaire constitueraient la "révélation " : seule
leur connaissance permettrait d'identifier ces "ancêtres descendus du ciel sur des
pirogues d'or ", ceux qui vinrent de l'Orient et fondèrent les premiers petits
royaumes du Mandé, ceux qui de leur Tchad d'origine furent vendus comme esclaves en
Arabie et seraient revenus en terre africaine pour créer le Mandé. De tout ceci, les
griots ne donnent aucune précision. Moins pour effacer l'histoire que pour préserver
l'âme de leur peuple.
Car, en dehors de la garde jalouse de la case sacrée, ils sont aussi, dans leur village
de Keyla, dépositaires d'autres secrets : à la vigilance des griots Diabaté est depuis
huit siècles confié Fagala, le sabre conquérant qui appartint à Tira Magan, le
brillant lieutenant de l'empereur Soundjata ; à d'autres ont été remis des manuscrits
arabes touchant l'histoire impériale. A eux tous et à eux seuls appartient encore le
secret du buisson interdit qui, au centre de Kangaba, protège le puits du savoir.
Sacré lui aussi, ce puits est placé sous la garde d'une griotte que personne --
hormis les autres griots -- ne connaît. Lors des rites, elle entre dans le buisson et
reçoit des disciples à qui elle confie son secret en les initiant à la lecture des
messages du puits. Une fois initiés, les disciples sont à leur tour et frappés et
protégés par l'interdit. Communiant avec les esprits ancestraux, détenteurs de pouvoirs
occultes, ils se condamnent au silence. De ces pouvoirs occultes, les griots ne sont pas
les seuls détenteurs à Kangaba. Les chasseurs -- la caste de Dansoton -- ont eux aussi
leurs secrets, leurs rites et leurs pouvoirs, sinon supra-humains du moins
extraordinaires. Ailleurs, le yoga ou la maîtrise de sciences transcendantales permettent
à leurs adeptes de marcher sur des charbons ardents : or les chasseurs de Kangaba
ajoutent à cette science certains pouvoirs. Ils chassent et tuent à l'aide de fusils ou
de coutelas, mais aussi avec leur seul regard et leurs formules magiques.
L'or peut être source de conflit entre les orpailleurs.
Des règles strictes sont fixées pour éviter tout conflit, et des interdits subsistent
qu'il ne faut pas braver. L'orpaillage n'est pas mentionné dans le code minier, mais les
placers ont leurs règles suivant la tradition orale que tout orpailleur doit respecter.
- Le droit à la terre: celui qui découvre le premier un gisement, en
devient le propriétaire et il est nommé " Damantigui " ; la terre est celle
des ancêtres, donc propriété de leurs descendants ; c'est pourquoi, d'autres membres de
la communauté peuvent rejoindre le premier occupant : le " Damantigui " dépend
d'un autre Damantigui, le chef de terre qui a hérité du pouvoir de ses ancêtres ; c'est
lui qui donne l'autorisation d'exercer sur un placer.
- En cas de litige, interviennent les dépositaires du droit de
l'orpaillage, les Tomholomas " : ils ont toute autorité, et leur jugement est
généralement respecté : en cas de non-respect des lois et des interdits, ils peuvent
donner des sanctions.
- Les interdits: les cordonniers, les chiens, les marmites de cuisson,
les condiments tels les oignons et les piments, ne sont pas admis sur les placers : il est
interdit d'avoir des relations sexuelles sur un placer ainsi que de se laisser aller à la
bagarre :
- Les sanctions: il peut s'agir d'une amende à payer par le biais d'une
ou plusieurs chèvres selon le délit commis ; elles sont offertes aux mauvais génies du
placer pour conjurer le mauvais sort ; l'orpailleur peut être exclu du groupe en cas de
récidive ou de faute grave; cette sanction reste cependant rare parce que très lourde ;
la terre est propriété de tous, mais l'individu n'a de droit sur la terre que s'il est
rattaché au groupe.
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